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Quand Jack Kirby satirise Marvel Comics chez la concurrence

Retour sur Mister Miracle #6 (1972)

Cette semaine, nous nous intéressons à Jack Kirby qui aurait fêté ses 100 ans cette année. L'occasion idéale de parler du sixième épisode de Mister Miracle, publié en février 1972 chez DC Comics, dans lequel le King écorche son ancien employeur, Marvel Comics.

Mister Miracle est un Nouveau Dieu du célèbre Fourth World, le monde créé de toutes pièces par Kirby pour DC Comics. Son vrai nom est Scott Free (expression anglaise qui signifie "libre de toute obligation et affranchi de toute peine"), il est le fils de Highfather, le leader de New Genesis mais il a été emprisonné pendant des années à Apokolopis, la planète de Darkseid. Il s'est réfugié sur Terre et y a rencontré un magicien , Thaddeus Brown, dont le nom de scène était Mister Mircale. Après la mort de celui-ci, Scott a repris le nom et le costume et il officie en magicien. Afin de l'aider à réaliser ses tours de magie impressionnant, notre héros utilise la technologie des New Gods, la boîte mère aux capacités multiples.

Jusque-là, chaque épisode ouvrait sur un tour de magie de Mister Miracle aidé de son compagnon de petite taille, Oberon. Chaque fois, cela se termine en flamme et Oberon est fasciné par la manière dont Scott se sort des pièges conçu exclusivement pour le tour de passe-passe. Mais, pour ce sixième épisode, Kirby utilise un "cold open", une technique plutôt utilisée au cinéma ou à la télé qui consiste à commencer directement par l'histoire plutôt que par le générique. Il faut considéré alors la première page où apparaît Mister Miracle dans la série comme ce générique, puisque le titre de l'épisode et les crédits y figurent également.

Mais l'action n'est pas sur Mister Miracle ni un de ses proches mais sur un homme qu'on devine d'un certain rang social et ce qui ressemble à son serviteur. Ils sont tous deux dans un vieux manoir sale et poussiéreux.

Funky Flashman est l'homme chauve dans un peignoir. Son serviteur se prénomme Houseroy. Les deux hommes vivent grâce à l'argent du défunt Colonel Mockingbird qui ne leur a pas donné accès à tout l'héritage d'un seul coup. Il leur donne liasse par liasse via une statue qui a tout d'un distributeur automatique.

Nous comprenons alors que la somme d'argent léguée par le Colonel s'amenuise. Houseroy propose alors à son maître de trouver une autre source d'argent. Cet intérêt pour la réussite de son maître n'est pas désintéressé. Le majordome - ou peu importe ce qu'il est - dit ouvertement à Funky qu'il espère bien que ce dernier lui lègue à son tour ce qu'il a reçu du Colonel. C'est dans les pages du journal que Houseroy a peut-être trouvé la solution idéale selon : Mister Miracle. Nous comprenons que Funky et son serviteur ont déjà par le passé été les managers de gens du spectacles mais qui n'ont jamais su être viables. Ils espèrent que Mister Miracle fera le job et leur garantira des beaux jours. Houseroy remarque tout de même que leur nouvelle cible fait des tours dangereux et que cela pourrait mal tourner.

Funky n'écoute plus, il se dirige vers une commode et entame une sorte de cérémonie étrange. Sans plus de sens, il commence à mettre une perruque et une fausse barbe.

Nous retrouvons alors Mister Miracle et son assistant, Oberon, en train de s'entraîner dans un tour dangereux. Le magicien est sur un siège avec des réacteurs et il doit se détacher des chaînes rapidement avant d'être explosé contre un mur à pleine vitesse. Le tour se passe très bien même si Oberon a eu une grosse frayeur ne connaissant pas l'astuce que Scott allait utilisée dans ce tour.

Pendant ce temps-là, dans la maison de Scott Free, Funky Flashman attend patiemment son "prochain client". Il est en compagnie de Big Barda, une New God qui a rejoint Scott Free il y a deux épisodes. "L'imprésario" semble essayer de draguer lourdement Barda et, surtout, manque cruellement de respect mais la "nouvelle déesse" ne se laisse pas faire.

Un moment après, Scott Free (en civil) et Oberon rentrent. Funky Flashman se présente mais reste condescendant et mal habile. Il tente de faire les éloges mais, il est grossier, surtout avec Oberon qu'il traite de "créature elfique" et le considère comme un serviteur. Mais Scott écoute quand même ce que Funky a à dire.

Pendant ce temps-là, Barda est seule. Elle réfléchit sur ce qui lui est arrivée depuis qu'elle a rencontré Mister Miracle - technique habile pour remettre dans le contexte la nature extraordinaire des deux personnages. Mais, aussi, elle repense à Funky. Elle se méfie de cet homme et se demande comment Scott Free ne fait pas plus preuve de bon sens et reste aussi longtemps avec cet homme. Aussi, une menace provenant d'Apokolips approche. Avertie par une machine qui détecte les rayons porteurs provenant de la planète de Darkseid, elle s'habille et prend ses armes sauf que la menace est déjà présente. Après qu'elle s'en soit débarrassée, Scott et Oberon font irruption dans la pièce. Barda leur avertit de la menace qu'elle a aperçu : les Female Furies, le bataillon d'élite dont elle faisait partie sur Apokolips.

Barda en profite pour confier ses doutes auprès de Scott Free vis-à-vis de Funky Flashman - comme s'il n'y avait pas plus important. Mais son ami se laisse tenter par l'idée que l'homme soit son imprésario.

Quelques jours plus tard, Mister Miracle fait une démonstration de son talent à Funky. Il réalise alors deux tours incroyables. C'est alors que dans un élan de confiance, Scott Free montre son secret à son imprésario : la boîte mère.

C'est alors que Lashina sort de nul part. Il s'agit de l'un des dons communs aux Female Furies. Elle attaque Mister Miracle mais, heureusement, Big Barda le protège.

Après avoir vaincu l'ennemie, Barda explique qu'ils n'ont rencontré que deux des quatre Furies et que la troisième est la pire de toute. C'est alors qu'ils se rendent compte que la boîte mère a disparu ainsi que Funky Flashman. En effet, celui-ci a profité de la cohue pour s'emparer de l'objet de Scott Free et partir avec. Sauf que, comme l'a constaté Oderon, les Furies semblent pouvoir remonter la piste de Mister Miracle en utilisant le signal émis par cette boîte mère.

Il est retourné dans sa vieille maison et montre à Houseroy son trésor mais dont il ne voit pas réellement l'utilité, finalement. Le serviteur n'écoute pas. Il demande à son maître de s'approcher afin qu'il écoute sa propre voix. Excité par cette idée, il s'approche balançant derrière lui la boîte-mère mais c'est là qu'apparaissent les Furies.

Absorbé par le "son mélodieux de sa propre voix, Funky ne remarque pas la présence de ces quatre femmes. C'est Houseroy, effrayé, qui ramène son chef les pieds sur Terre. Alors que Burnadeth pense que Funky est un ami de Mister Miracle - sinon pourquoi il aurait la boîte mère, elle tente de le tuer avec une flèche. Mais Flashman utilise Houseroy comme bouclier humain puis s'échappe, perdant sa perruque, sa barbe et sa dignité.

Mister Miracle et ses amis arrivent à la maison en flamme, ils retrouvent le cadavre de Houseroy mais aucune trace des Furies. Barda en profite pour faire la morale à Scott lui montrant que ses doutes vis-à-vis de Funky Flashman sont avérés. Free acquiesce. L'épisode se termine sur cette conclusion et avec une nouvelle menace, bien réelle, qui pèse sur notre trio.

Funky Flashman est un personnage qui pourrait être le bouffon de service, celui qui est si extravaguant qu'il est l'élément humoristique et léger de l'épisode. D'ailleurs, il n'est pas le premier "bouffon" de la série et ne sera pas le dernier. Mais, Flashman a le droit à un traitement de faveur, dirons-nous ; une mise en avant particulière. En lisant l'épisode, les lecteurs de l'époque ont trouvé rapidement que Funky Flashman est une satire de Stan Lee. Il s'agit d'un acte plutôt osé puisque Lee est alors le numéro 1 de Marvel Comics, éditeur que Jack Kirby a quitté deux ans plus tôt aux profits de DC pour lequel il réalise, entre autres, cette série.

Le lien entre Lee et Flashman est évident. Lorsque le personnage de la BD commence à se déguiser, il met une perruque et une barbe et le visage se forme de cases en case. Le personnage ressemble à Stan Lee comme nous avons pu le voir toutes ses années en France sur la couverture de Strange Special Origines.

Ou, si vous avez des doutes, voici une photo de Stan Lee en 1971.

Le portrait que Kirby fait de son ancien partenaire ressemble à de la rancœur. Bien évidemment, comme je le précisais plus haut, Funky Flashman a des traits grossiers  faisant de lui un élément humoristique plutôt qu'une satire violente. De plus, le King est plutôt connu pour ses histoires positives. Mais, cela ne l'empêchait pas de faire des critiques plus acerbes à travers ses situations comiques.

Kirby représente alors Lee comme un super-vilain dès la première apparition de Funky Flashman ; il est dans l'ombre et il a un regard maléfique. Il se travestit de manière à paraître cool et sympathique afin d'escroquer ses victimes. Toujours, selon Kirby, l'homme serait avide d'argent, tous les moyens seraient bons pour en avoir plus. Et puis, il y a tous ses expressions "super trop cool" qu'il invente pour se donner des airs sympathiques, qui se vante de savoir mieux maîtriser les mots que quiconque certainement afin de critiquer les dialogues que Lee écrivait sur les comics que dessinait Kirby. Mais au final, le King note que le personnage aime s'écouter et que ça le perdra d'une manière ou d'une autre mais que, jusqu'à présent, il pouvait compter sur son entourage pour encaisser les coups à sa place (ce qui arrive à Houseroy).

Il y a aussi l'allégorie de la boîte-mère, objet de valeur qui appartient au talent qu'essaie d'extorquer Funky. L'image de l'homme qui vole les œuvres d'auteurs talentueux et qui ne sait pas en quoi faire au final. Il les jette par-dessus son épaule et les laisse pourrir. Dans ce cas, Kirby ne parle pas seulement de son expérience personnelle, ça voudrait dire que l'auteur utilise Scott Free pour se représenter. En fait, j'ai toujours perçu Oderon comme la voix de Kirby dans les histoires de Mister Miracle. Il observe les choses incroyables que fait le héros et il prête une oreille attentive lorsque celui-ci lui explique ses tours de passe-passe. Ainsi, lorsque Funky Flashman est désagréable avec Oderon et le traite comme un larbin, Kirby pourrait très bien représenter la manière dont il percevait sa relation avec Lee.

Enfin, il y a le rôle de Big Barda. Xavier Fournier nous apprend que l'héroïne a souvent été perçue comme la voix de Roselyn 'Roz' Kirby, l'épouse de Jack. Celle-ci a souvent été méfiante envers Stan Lee et des histoires racontées tentent à dire que Roz est celle qui "protège" Kirby de Lee, comme Barda dans l'histoire.

Mais, la satire ne s'arrête pas seulement à Stan Lee. Toute la direction de Marvel Comics en prend pour son grade. Toujours sur la première page, Funky Flashman est dans une vieille maison, ce qui pourrait être "la Maison des Idées" surnom autoproclamé de Marvel. Il y a la toile d'araignée qui peut faire penser à Spider-Man. Elle est trop proéminente pour n'être qu'un simple élément décoratif. Enfin, la statue à la texture de La chose, personnage créé par Kirby mais dont les droits appartiennent à Marvel. D'ailleurs, lorsque Flashman récupère l'argent du Colonel, il va la chercher dans la bouche dans cette statue. On pourrait voir cela comme une métaphore que Marvel Comics use jusqu'à la moelle les personnages comme les Fantastic Four.

Celui qui distribue l'argent, le Colonel Mockingbird, n'est autre que Martin Goodman, fondateur de Marvel Comics, qui, à l'époque, venait de quitter sa fonction de directeur de l'éditeur. Quant à Houseroy, il n'est autre que Roy Thomas (toujours la référence à la maison et le prénom ne trompe pas), bras droit de Stan Lee, que Kirby dépeint en Iznogoud attentionné. Mais son but est de remplacer Lee lorsque celui-ci partira. Ce qui se passera d'ailleurs quelques années après.

Kirby est en train de dépeindre Marvel comme un navire qui coule et il explique ce qu'il pense être le problème. L'histoire montrera que sur le coup il était bien pessimiste. Malgré toutes ces critiques, il y a tout de même un côté bon enfant. Finalement, le King nous décrit Stan Lee comme un salaud un peu bouffon mais plus à des fins humoristiques. Et puis, cela ne veut pas dire que 'The Man' est une ordure, l'histoire de Kirby manque cruellement d'objectivité, il raconte sa perception des choses, tout comme Lee a confié plusieurs fois sa version de l'histoire. La vérité est quelque part entre les deux et il y a de fortes chances que nous ne sachions jamais le fin mot de l'histoire.

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