The Mighty Blog

Arrête de tout m'expliquer...

Nous sommes réunis ici, nous rédacteurs et vous lecteurs, pour une passion commune : le comics. Tout particulièrement celui de super-héros qui doit constituer pas loin de 99% du contenu du site. Dans un sens, on cherche à s'évader dans un monde fantaisiste régis par des lois inventées de toutes pièces. Alors pourquoi, par soucis de réalisme, des auteurs nous semble important de devoir expliquer tout pour crédibiliser l'ensemble. Je ne sais pas. Mais cela me semble bien inutile.

Tout est parti de cette citation de Grant Morrison (Batman, New X-Men...) :

Les enfants comprennent que les vrais crabes ne chantent pas comme ceux de La Petite Sirène. Mais tu donnes à un adulte une fiction, et l'adulte commence à poser des putains de questions débiles comme "Comment fait Superman pour voler ? Comment fonctionne ses rayons optiques ? Qui regonfle les pneus de la Batmobile ?" C'est une putain d'histoire inventée de toutes pièces, espèce d'idiot ! Personne ne regonfle les pneus !

Citation sur laquelle s'est étalé des tweets durant Erik Larsen. À l'instar de Morrison, l'auteur de Savage Dragon pense qu'avec les codes établis implicitement par le genre "super-héros", il n'y a pas à s'expliquer des heures durant sur comment un (ou plusieurs) personnage(s) devien(nen)t un(des) super-héros. Cette mauvaise manière peut aller jusqu'à même expliquer des choses inexplicables par simple soucis de réalisme ou de tenter de rendre crédible son récit.  Il rajoute aussi que ce qui fait le super-héros ce n'est pas l'origine de ses pouvoirs mais ses actes.

La recherche de réalisme dans le comics de super-héros est selon moi une hérésie. On peut avoir une approche réaliste dans le ton de la série et, ce, sans pour autant tenter de tout rationaliser. Prenons l'exemple de Wanted de Mark Millar et J.G. Jones dans lequel tout commence comme une fable urbaine. Tout à coup, un personnage arrive et apprend au héros qu'il a de super-pouvoirs. Il n'y a rien d'autres à savoir que, dans ce monde, il y a des gens qui ont des dons extraordinaires. Pourtant, le ton est des plus matures et réalistes qui soit. Je le vois très souvent dans mon métier, les gens essayent de rationaliser des choses qui ne sont pas à rationaliser puisque, lors de toute forme de création d'un univers fictif - comics, jeux vidéo, romans, etc., il ne faut pas oublier qu'on invente les règles et les contraintes qui régissent cet univers.

En fait, le problème soulevé par Morrison reviendrait à tenter de rationaliser des origines de super-héros comme celles des 4 Fantastiques. On rappelle que leurs origines sont le fait qu'ils soient partis dans l'espace et que leur vaisseau a été touché par des radiations cosmiques. Le véhicule n'était pas assez protégé et ses occupants ont été irradiés ce qui leur a donné leurs pouvoirs. Si à cela on rajouterai une histoire de sabotage, on expliquerait que les calculs de Reed étaient faux ou que tel métal a été utilisé à la place d'un autre lors de la constructions ou encore de justifier les pouvoirs de chacun des personnages par leur personnalité - et encore je suis sûr qu'on peut trouver pire, cela couvrirait ce qui fait d'eux les 4 Fantastiques à savoir utiliser leurs pouvoirs pour repousser les menaces.

L'exemple concret qui me vient en tête c'est la présentation des gadgets dans le film Batman de Tim Burton (1989) et celle dans Batman Begins (2005) de Christopher Nolan. Dans le premier, on voit très rapidement qu'il a un costume résistant aux balles et puis, il y a cette phrase du Joker narguant le réalisme  - mais qui résume bien la magie des mondes fictifs - "Where does he get all those wonderful toys?" ("où trouve-t-il tous ces superbes jouets ?"), question qui ne trouve aucune réponse. Dans le film de Nolan, on vient à nous dire comment ils ont été créés, à quelle occasion, par qui, etc. Et oui, c'est un film  qui se prétend "réaliste", on doit l'expliquer.

Et oui, la magie de la situation et le fait de ne pas devoir la justifier est quelque chose que le spectateur devrait être capable d'accepter. Cela dépend aussi du scénariste et de comment il nous le vend. Il  faut qu'il y croit lui-même : penser à se justifier c'est déjà donner une impression que l'on doute soi-même. Superman vole parce qu'il est un extra-terrestre. Batman a de supers gadgets parce qu'il est riche et intelligent. Tony Stark peut très bien créer son armure dans le dépôt d'arme où il était enfermé.

Ce qui est important surtout, c'est que si l'auteur passe son temps à expliquer au spectateur, il ne fait pas son travail de raconter l'histoire qui nous intéresse mais celle qui va justifier le fait que l'histoire qui nous intéresse peut arriver dans la vraie vie même si l'on parle de super-héros.

Cela s'applique aussi aux films - et tout autre forme de narration - non-consacrée aux super-héros. Si l'on prend Misery par exemple - que ce soit le livre de Stephen King ou le film de Rob Reiner, Annie Wilkes est folle. On nous la présente comme folle. Du coup, peu importe ce qu'elle fait après, cela est expliqué par la simple phrase "Annie est folle". Pas la peine de chercher à justifier sa folie par un traumatisme d'enfance ou on ne sait quoi, elle est folle. Dans le film, lorsque Paul Sheldon - le romancier séquestré par Annie - découvre les brochures de presse, ce n'est pas pour nous justifier sa folie mais pour montrer qu'elle est encore plus folle que ce que l'on imaginait jusque-là.

Et oui, des fois un simple mot ou une simple situation permet de mieux comprendre que de tenter d'expliquer les choses. Que ça soit par envie de réalisme et de crédibilité, cela ne marche pas forcément mieux et, il y a ce risque de perdre le lecteur dans des détails sans intérêt plutôt que de s'intéresser au cœur même de l'histoire. Être crédible ne revient pas forcément à être rationnel par rapport au réel mais l'être par rapport au monde fictif. Donc, dans La Petite Sirène, voir un crabe chanter c'est crédible. Après tout, les hippocampes à côté dansent bien, eux.