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Elektra and Wolverine: The Redeemer

Le "graphic novel" n'a jamais aussi bien porté son nom

Dans cette première chronique consacrée aux comics du passé, nous nous intéressons à un ovni dans le paysage des comics mainstream : la collaboration entre Greg Rucka et l'artiste japonais Yoshitaka AmanoElektra and Wolverine: The Redeemer.

Elektra and Wolverine: The Redeemer est une mini-série en 3 parties publiée entre novembre 2001 et janvier 2002. Le romancier Greg Rucka n'avait écrit jusque-là que pour des éditeurs indépendants et pour DC Comics. Cette histoire est son premier récit complet publié par Marvel Comics et sa première rencontre avec le personnage Elektra. Il y en aura d'autres, en effet, puisque Joe Quesada, éditeur en chef de la maison des idées de l'époque, lui confiera par la suite les commandes de la série régulière Elektra, remplaçant Brian Michael Bendis au numéro 7 (mars 2002).

Sur cette mini-série, l'auteur collabore avec l'illustrateur japonais Yoshitaka Amano qui a travaillé notamment sur les concept arts et les logos des jeux vidéo Final Fantasy. Il a également illustré les célèbres romans Vampire Hunter D. Son style très graphique n'est pas vraiment approprié aux comicbooks et à l'art séquentiel mais, dans le cas de Elektra and Wolverine: The Redeemer, ce n'est pas vraiment un problème puisque la mini-série est en fait un roman illustré qui est sorti en 3 numéros de 54 pages chacun. Chaque épisode était vendu à l'époque à $5.95. Le récit est sorti en France en version album cartonné publiée par Panini Comics en 2003 sous le nom de Elektra & Wolverine: Le Rédempteur.

Ce n'est pas la première fois que l'illustrateur se prête à cet exercice : deux ans auparavant, il a collaboré avec Neil Gaiman sur un roman illustré de Sandman, The Sandman: The Dream Hunters, publié par Vertigo.

À l'époque, Marvel, ayant changé depuis peu de direction éditoriale, cherche justement à proposer des choses plus originales en allant piocher les bonnes idées dans ce qui se fait dans l'indépendant ou les comics plus sérieux - comme Vertigo ou Dark Hose donc. Il y a eu pas mal de concepts plus ou moins aboutis qui en sont sortis. Notamment, ce récit à la forme très différente de ce que Marvel propose habituellement. Mais, pour qu'un tel concept puisse donner envie aux lecteurs de s'y intéresser, il faut y inclure des personnages populaires et qui se prêtent plus facilement à un récit mature. Le choix de Wolverine est donc évident. Quant à la tueuse assassin créée par Frank Miller, elle a une certaine notoriété et, surtout, le personnage a un passé sombre et violent qui pourrait coller à ce que veut faire Marvel. En plus, il s'agit d'un personnage féminin et, ça tombe bien, Greg Rucka sait très bien les écrire.

L'histoire nous ramène des années en arrière : Wolverine vient d'obtenir son squelette en adamantium et Elektra est une assassin à la solde de la Main. Cette dernière a été chargée de tuer un homme mais il y a eu un témoin, la fille de la victime, Avery. L'assassin part alors à sa recherche pour l'éliminer. Mais, un certain Kiefer vient alors voir Logan pour lui demander de protéger la jeune fille. L'homme est mandaté par le Docteur Veronica Connor, la femme de la victime qui semble connaître le mutant griffu. Avec l'arrivée de Wolverine dans la partie, Elektra se voit contrainte de kidnapper Avery.

Au fil du récit, nous découvrons pourquoi Connor et Kiefer demandent à Logan de les aider alors que Elektra va passer d'une machine à tuer à quelqu'un de plus humain. Le tout est ponctué par des rencontres fréquentes entre Wolverine et Elektra qui vont devoir s'affronter chacun à leur manière.

Comme je l'écrivais ci-dessus, il s'agit d'un roman illustré et pas un graphic novel tel qu'on a l'habitude de lire, nous fans de comics. Dans la forme, il s'agit d'une nouvelle avec des pages de texte décrivant l'action comme dans un livre. Ces pages peuvent avoir de l'habillage graphique mais elles sont pour la plupart sur fond blanc ou noir. Elles sont entrecoupées par des pages complètes illustrant les moments clef. L'alternance entre les deux est plutôt assez réussie. Rucka peut développer des choses qui prennent forme au fil des mots avant d'être dévoilées par le dessin. Mais cela permet aussi à l'auteur de créer des effets de surprise en coupant son texte par l'arrivée fracassante d'un personnage ou une explosion en dessin. Aussi, il y a certaines pages qui proposent à la fois le texte et le dessin créant des effets différents, souvent pour ne pas casser une scène d'action dynamique.

Ces choix d'alternance créent un rythme assez sympathique qui dynamise un peu le récit. Par contre, si vous aimez lire un livre pour vous laisser emporter par votre imaginaire, je ne suis pas certain que Elektra and Wolverine: The Redeemer vous convienne. En effet, presque tout ce qui est décrit par le texte prend forme à un moment donné sur les illustrations contraignant le travail de l'imaginaire.

Mais, Rucka essaie de garder un style assez minimaliste pour justement ne pas contourner le travail de l'illustration. Il a une volonté de laisser "parler" les dessins de Amano. Et, justement, il dose pas mal les descriptions pour éviter que les illustrations ne soient que esthétiques. Aussi, le scénariste apporte des choses qui ne peuvent pas transparaître par l'image comme les dialogues, comme les ressentis, comme la caractérisation de chaque protagoniste, et comme des touches d'humour assez bienvenues. Ces dernières concernent essentiellement Wolverine qui fait de l'humour involontaire. Rucka nous montre que le personnage est perdu depuis qu'il a échappé à Weapon X - moment de sa vie non évoqué mais suggéré - et il va avoir des remarques et des questions qui font sourire les fans mais qui marquent cet état de fait. L'auteur réussit donc de manière agréable à écrire un Logan fragile sans être lourd et insistant.

Rucka est connu pour sa manière d'écrire des personnages féminins agréables, forts et inclusifs. Déjà à l'époque de ce récit, le scénariste a cette tendance. Son casting est d'ailleurs essentiellement féminin puisqu'il est composé de 3 femmes (Elektra, Dr Connor et Avery) pour seulement 2 hommes. Elektra a le droit à un traitement plus particulier puisque l'histoire est autant axée autour d'elle qu'autour de Logan. Le scénariste nous montre alors une tueuse implacable, forte et qui n'hésite jamais à faire le sale boulot. Mais, sa rencontre avec Avery va montrer de manière subtile que la ninja est une femme cassée. Ce tête-à-tête entre la chasseuse et sa proie va vraiment confronter Elektra à ses démons intérieurs. Tout cela est montré avec une retenu et une intelligence qui amènent le personnage à évoluer au fil du récit - ce qui n'est finalement pas trop le cas de Logan.

Si le récit est intéressant et prenant, il n'aura pas vraiment de répercussions. Il ne sera pas - ou alors très rarement - mentionné cette rencontre ni les éléments que Rucka met en place dans ce récit comme le lien entre Wolverine et la famille Connor. Pourtant, cette révélation aurait pu être réutilisée dans des histoires ultérieures. En tout cas, le récit reste intemporel et peut très bien être lu 16 ans après sa sortie comme à l'époque.

L'artiste japonais Yoshitaka Amano contribue grandement à l'intérêt du livre. Il a un style assez particulier s'inspirant autant de la BD européenne que de l'Art nouveau. Mais sa principale influence est l'estampe japonaise. On retrouve le trait fuyant créant des contours imparfaits, les yeux larges et les bouches étirées, et la composition des dessins rappelle le théâtre kabuki. Le style ne plaira pas à tout le monde - moi-même à l'époque de sa sortie, cela m'avait rebuté. L'artiste réalise aussi la colorisation à la peinture laissant transparaître le crayonné. Certaines pages sont tout simplement sublimes.

Si la mini-sére Elektra and Wolverine: The Redeemer est assez marginale dans sa forme - autant graphique que narrative, elle conserve tout de même l'essence de tout ce que l'on aime dans les comics : une bonne histoire solide, des personnages bien travaillés et caractérisés, et une lecture agréable capable de ménager les effets de surprise. Mais tout cela se lit comme un livre accompagné de belles illustrations d'un genre assez peu commun dans la BD américaine. Rucka et Amano nous livrent donc un petit ovni comme on les aime tant ici.

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