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The Sentry

Qui est ce super-héros de Marvel que tout le monde semble avoir oublié ?

Ce mois-ci dans notre chronique qui s'intéresse aux comics du passé, nous nous intéressons à The Sentry, la mini-série novatrice de Paul Jenkins et Jae Lee jouant avec l'affinité des fans de Marvel Comics.

The Sentry est une mini-série en 5 parties publiées entre septembre 2000 et janvier 2001 sous le label Marvel Knights, créé par Joe Quesada et présentant des séries plus matures sur des héros moins vendeurs à l'époque. Paul Jenkins (Inhumans, Civil War Frontline) décide alors de déterrer un personnage présenté comme méconnu de l'univers Marvel, The Sentry. En effet, dans le magazine Wizard, le scénariste affirme avoir découvert les esquisses du personnage dessinées par Artie Rosen. Il explique alors que le personnage a été créé par Stan Lee lui-même et qu'il a fait sa première apparition dans Startling Stories #17.

Sauf que tout cela est faux. Il s'agit d'un coup de marketing sans précédent de Marvel Comics - aidé du magazine Wizard - qui prétend avoir déterré un héros oublié. Il s'avère que c'est Rick Veitch (Swamp Thing, Aquaman) l'auteur des esquisses, créées pour l'occasion. D'ailleurs, cette fausse histoire est utilisée elle-même dans le récit de Jenkins. Il joue avec tout le long déployant un discours méta riche.

Mais, The Sentry n'est pas seulement une réflexion sur le super-héros et ce qu'il devient lorsqu'il n'est plus publié. Derrière tout ça, Jenkins voulait créer un nouveau super-héros, surpuissant mais humain luttant contre une addiction et qui serait accompagné de son chien. Il faudra quelques années pour qu'il propose à Joe Quesada, éditeur en chef de Marvel à l’époque, ce qui allait devenir The Sentry. Quesada a l’idée de remettre l'auteur avec Jae Lee, qui avait réalisé la magnifique série Inhumans, et c’est ainsi qu’en 2000 est publié la première série sur le Sentry.

Ce premier volume tourne autour d’une idée simple : il existait dans le monde Marvel un super-héros que tout le monde connaissait, mais qui a été oublié par tous du jour au lendemain. Pire encore, c’est Stan Lee qui serait à l’origine de ce personnage, et l’aurait oublié pendant des années. Vous l’aurez compris, Paul Jenkins joue sur le côté méta de la série, en brouillant les frontières entre le lecteur et l’oeuvre pour mieux servir son propos. Le “quatrième mur”, séparation entre le spectateur au théâtre et les acteurs est donc démoli, dans ce qui sera une des séries Marvel les plus originales.

Jenkins et Lee se lancent donc la recréation des origines de Robert Reynolds, qui se réveille un matin et découvre que sa vie n’est pas aussi classique qu’il le croit. En effet, cet homme bedonnant et alcoolique est persuadé d’avoir été à une époque le Sentry, le plus grand héros de la Terre, mais personne, pas même lui, ne se rappelle vraiment de cette époque.

Tentative à peine déguisée de parodier le Superman de DC (deux héros surpuissants, avec de grandes valeurs morales, et respectés de tous), l'auteur construit un récit qui tourne autour des troubles de la personnalité de son personnage et des voix qu’il entend, et de la quête qu’il va mener pour découvrir qui l’a fait disparaître aux yeux du monde. Les plus grands héros Marvel sont convoqués, des Avengers à Hulk, en passant par les Quatre Fantastiques ou les X-Men. Tous ont du mal à se rappeler du Sentry, et on devra attendre la fin pour comprendre pourquoi le personnage avait disparu.

Très sombre et mélancolique, la série se sert de thèmes sombres, comme l’alcoolisme ou la dépression, pour construire son propos. La narration, composée majoritairement des pensées du personnage, n’est pas sans rappeler les histoires du Golden Age et les débats internes des personnages, et le contraste crée est une des réussites de l’oeuvre. Les créateurs ont par ailleurs décidé de créer de faux comics du personnage, en inventant de toutes pièces des fausses couvertures ou des pages fictives, et de les intégrer à la narration pour brouiller un peu plus les pistes.

En créant un personnage riche et complexe, Jenkins a lancé le parcours d’un grand super-héros qui a été énormément repris par la suite. Sa série est riche en rebondissements et en mystères, et la révélation finale, à condition de ne pas l’avoir lue avant, fonctionne vraiment bien, et donne une tonalité bien particulière à l’oeuvre. La structure même de la série est elle aussi intéressante, vu que chaque chapitre rapproche un peu plus le personnage d’un affrontement inéluctable contre The Void, son ennemi juré. Les cinq premiers numéros de la série sont complétés par cinq one-shots centrés sur la relation qu’avait le personnage avec d’autres héros, et un dernier numéro The Sentry vs The Void vient refermer l’intrigue.

On tient là une des meilleures productions de Paul Jenkins, mais aussi une merveille artistique. J’avoue avoir du mal avec le Jae Lee moderne, qui oublie ses décors ou les mouvements de ses personnages, mais il était à l’époque extrêmement doué, et a su rendre parfaitement l’atmosphère voulue par l’auteur. Le côté sombre, sale et dépressif de Robert Reynolds est envahissant, et la manière dont il amène la menace de The Void est incroyable. Les autres artistes qui s’occupent des one-shots oscillent entre un style old-school et moderne, qui convient bien au mélange des époques. Mention spéciale à Bill Sienkiewicz qui dessine la partie sur Hulk, et qui est incroyable. On aurait préféré voir Jae Lee s’occuper de toute la série, mais le travail lent et méticuleux de l’artiste ne lui permettait peut-être pas d’y arriver.

L’histoire du Sentry aurait pu s’arrêter là, mais différents auteurs ont continué à utiliser le personnage, ce qui est une autre histoire. Dans tous les cas, la série originale est une vraie perle, et il serait dommage de passer à côté. Si vous n’avez pas aimé ce qu’en a fait Bendis par la suite (et je suis le premier à comprendre), il est de toutes façons indispensable de lire cette saga indépendante, qui risque bien de vous surprendre même si vous connaissez la fin...