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Interview de Charles "Zan" Christensen

Le créateur de Northwest Press, l'éditeur de comics LGBT

Charles "Zan" Christensen est notre LGBT Hero du mois. En 2010, il a lancé Northwest Press une maison d'édition de comics mettant en avant des auteurs LGBT proposant des BD destinées à tout le monde. Nous avons eu le plaisir de pouvoir l'interviewer afin de parler de son parcours, de ses projets à venir, de la réception du public vis à vis des comics qu'il publie et de la diversité dans les comics mainstream.

Bonjour Charles. Peux-tu te présenter ? Qui es-tu ? Quel est ton parcours ?

Je m'appelle Charles "Zan" Christensen, et je suis fan de comics depuis que j'ai 12 ou 13 ans (même si j'ai fait une pause à la fin du lycée/début de la fac, pour y revenir après mon école d'art).

"J'ai été très attentif au manque de représentation des LGBT dans les comics"

Quand je m'y suis remis après l'université, j'avais été largué pendant presque dix ans, et fus très intéressé par les comics qui incluaient des personnages et des histoires gays. Ça m'a amené à m'investir dans des associations de fans LGBT, caritatives, et a finalement fonder la maison d'édition Queer Northwest Press.

Peux-tu nous présenter Northwest Press ? À quand remonte sa création ? Et à quel but ?

J'ai fondé Northwest Press au printemps 2010, parce que mon ami Jon Macy cherchait un éditeur pour son adaptation de Teleny and Camille, et n'avait pas beaucoup de succès. Les éditeurs Queer avaient du mal à s'en sortir, ils n'étaient pas capables de proposer de bons contrats aux créateurs. La plupart n'étaient pas capables de mettre sur le marché et de vendre des comics érotiques gays. Jon fit une petite tentative solo d'auto-publication du livre. J'étais inquiet que cela prenne sans éditeur derrière lui. Donc j'ai crée une maison d'édition. Le cadeau d'anniversaire que je me suis fait en 2010 a été un plan de développement sur trois ans, et un engagement à publier Teleny.

Northwest Press existe pour s'assurer que le genre de livres que je veux lire sera publié, et que les auteurs de comics qui les font seront capables de continuer à les créer. Par chance, suffisamment de gens semblent partager mes goûts en matière de comics, et on s'en sort plutôt bien.

Tu peux nous présenter des séries ou des comics publiées par Northwest Press ?

Notre plus gros succès pour l'instant reste Teleny and Camille, une adaptation de la nouvelle victorienne éponyme, qu'on attribue à Oscar Wilde. Elle a obtenu un Prix Lambda Literary [prix décerné aux publications LGBT - NdR] dans la catégorie "érotique gay". On publie aussi l'anthologie de comics bisexuelle Anything that Loves, ou la satire erotico-politique Al-Qaeda's Super Secret Weapon, ou encore l'excellente collection de nouvelles basées sur la vie réelle de personne trans par Dylan Edward, Transposes. On a aussi eu certains succès dans les crossovers : l'excellente série d'aventures de Leia Weathington The Legend of Bold Riley semble plaire à tout type de lecteur, et l'anthologie de comics QU33R de Rob Kirby a récemment obtenu un Prix Ignatz [Prix décerné aux comics indépendants - NdR] de la meilleure anthologie durant la Small Press Expo de cette automne.

"Dire aux gens qu'ils peuvent lire ces livres, peu importe qui ils sont, est très important pour moi"

On  a lancé une série régulière Bold Riley en 2013, ainsi que de nouveaux numéros de A Waste of Time (des histoires de Rick Worley sur des animaux mignons et de méchants vilains robots), et la série du détective privé gay Dash, dans le genre Noir, par Dave Ebersole et Delia Gable.

Quand as-tu réalisé que tu devais créer une maison d'édition LGBT ?

Depuis mon « retour » dans le genre des comics, à l'âge adulte, j'ai été très attentif au manque de représentation des LGBT dans les comics, et j'ai toujours soutenu des efforts concrets. J'ai aidé à fonder Prism Comics en 2003, qui est à but non lucratif, et qui aide par différents moyens les créateurs et lecteurs LGBT. J'entendais souvent la question « Vous pouvez m'aider à publier mon livre ? ». Hormis quelques publications annuelles et des magazines indépendants, Prism n'a jamais été un éditeur en tant que tel ; devoir dire non à ces demandes, tout en sachant qu'ils n'avaient pas d'autres options hormis l'auto-édition, c'était très dur. J'ai crée Northwest Press pour accueillir les projets qui à mon avis avaient besoin d'être publiés, et pour les auteurs qui avaient besoin de soutien.

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Penses-tu que c'est important pour la communauté d'avoir sa propre maison d'édition, et maintenant sa propre «Comic-Con » à New-York ?

Oui, vraiment ! De ce que j'en sais, Northwest Press est le seul dans le genre à se concentrer exclusivement sur du contenu qui parle des LGBT, hormis les éditeurs de comics érotiques, les auto-éditeurs, et les séries publiées de manière plus confidentielle (et je soutiens tout ça avec enthousiasme !).

En ce sens, Northwest Press est une rareté, mais je pense que ça changera avec le temps. J'ai déjà vu une augmentation des projets de comics qui peuvent rentrer dans le « carcan LGBT », que ce soit sur Kickstarter, des webcomics, ou de l'auto-édition, et les lecteurs semblent en acheter suffisamment pour permettre aux créateurs d'en faire plus.  Je n'ai jamais senti qu'il y avait une compétition dans la communauté comics Queer, parce qu'on sait qu'on partage les lecteurs et on se soutient. La visibilité de l'un bénéficie directement à l'autre, et j'espère que cette tendance va continuer.

Est-il possible qu'il y ait un risque d'enfermement en créant des séries LGBT ? Ce que je veux dire par là, c'est que les séries et les auteurs publiés pourraient n'intéresser que les LGBT, et pas les hétéros qui penseraient que ces publications ne sont pas faites pour eux.

J'y pense de plus en plus, surtout depuis qu'on édite la collection Anything that Loves, qui parlait de la sexualité hors « gay » et « hétéro ». Nos labels LGBTQ sont utiles pour de nombreuses raisons, mais ils peuvent aussi nous éloigner des hétéros, ou peuvent éloigner les hommes gays des femmes... Cela fait quelques années que j'ai commencé à utiliser le slogan « Des comics pour tous » pour Northwest Press, parce que je voulais parler de la notion selon laquelle les comics LGBT seraient uniquement pour les LGBT. En fait, pendant des années, j'ai vu des films romantiques avec des hommes et des femmes qui tombent amoureux, et j'ai réussi facilement à m'identifier à l'un ou aux deux personnages. Donc, je sais que c'est possible de «traduire» l'expérience de quelqu'un d'autre et qu'elle arrive à te toucher. Dire aux gens que c'est «normal», qu'ils peuvent lire ces livres, peu importe qui ils sont, est très important pour moi, et je pense que le message est en train de passer.

Quelle est votre position concernant les comics mainstream (DC, Marvel, Image, etc...), et la manière dont ils parlent de la communauté LGBT ?

Pour être honnête, vu que j'ai été fortement impliqué dans la scène des comics indépendants toutes ces années, et vu l'incroyable travail qui en est ressorti, je suis devenu de moins en moins intéressé par ce qui passe dans ces comics. Pour les séries Marvel, DC, et les autres, je reconnais que c'est important pour les gens, et particulièrement les jeunes, de s'y voir représenté, donc je soutiens absolument l'effort de diversité. Mais mes goûts personnels ont évolués, et je suis plus intéressé par les histoires profondément personnelles, qui sont rares chez les grands éditeurs.

"le vrai progrès, c'est quand des personnages LGBT complexes et honnêtes font naturellement partie de l'histoire"Régulièrement, il y a une information qui paraît, sur tel ou tel développement dans un comic super-héroïque (on présente un personnage transgenre, un reboot qui change un personnage en gay, etc...), et je pense que c'est bien, mais le vrai progrès, c'est quand des personnages LGBT complexes et honnêtes font naturellement partie de l'histoire, que ça passe à la télé ou pas. Il y a beaucoup d'auteurs et d'artistes qui sentent que leur responsabilité est de refléter le monde réel, et je pense que ça va aller en s'améliorant.

Mais le mainstream sera toujours à la traîne par rapport aux indépendants sur les problèmes Queer. Au moins dans le futur immédiat.

Quelle est ta plus grande fierté ?

Je suis très fier d'avoir une bonne réputation en tant qu'éditeur, vu que je ne fais ça que depuis cinq ans (et seulement deux à temps plein). C'est parfois très décourageant d'être un petit entrepreneur, surtout dans les premières années, parce qu'on dépense beaucoup plus d'argent qu'on en gagne. Mais ça vaut le coup quand le lectorat et la critique reconnaissent la qualité du travail et l'attention aux détails, que les créateurs avec qui je travaille sont heureux, et qu'on a énormément d'encouragements de l'industrie du comics en général. Tout cela me dit que je fais les choses correctement. Que mon instinct est bon. Et ça me rend extrêmement fier.

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Et à quelles difficultés as-tu dû faire face ? 

J'ai tendance à me concentrer sur le positif, mais il y a effectivement eu des obstacles sur le chemin. L'année dernière par exemple, on a lancé trois séries, et sorti trois livres complets. Ce qui nous a forcé à prendre encore plus dans le budget que prévu. On a aussi dû annuler ou ré-annoncer des livres qui n'étaient pas finis en temps et en heure, en apprenant comment jongler avec toutes ces dates limites en même temps. On s'est toujours concentré sur les éditions reliées, et les romans graphiques ; du coup, sortir des comicbooks, même à un rythme bimestriel, ajoute énormément de complexité et de risque sur notre planning. Les livres qui en sortent sont excellents, mais on apprend encore comment sortir tout ça dans les temps.

Que peut-on attendre de Northwest Press pour 2015 ?

On a quelques livres qui arrivent les mois prochains : une incroyable collection des comic-strips écrits par Eric Corner, The Completely Unfabulous Social Life of Ethan Green sort le mois prochain, et un one-shot de Dylan Edwards, le créateur de Transposes, intitulé Politically Inqueerect : Old Ghosts, sur un couple d'adorables républicains gays (ça n'aurait pas dû marcher, mais en fait si !  Vraiment!) [Les républicains sont les opposants à Obama aux Etats-Unis, qu'on pourrait vulgariser en qualifiant de parti « plus à droite » que l'autre - NdTr].

Par ailleurs, on sortira très prochainement les deux premiers numéros de Rise, une série qui lutte contre la violence scolaire, avec un rassemblent incroyable d'auteurs et d'artistes, qui ont tous fait don de leur temps afin que ces livres puissent être distribués gratuitement dans les écoles et les associations de jeunes [vous pouvez voir la page Kickstarter du projet ici - NdR]. On avait fait un comic contre la violence scolaire, The Power Within, quand Northwest venait juste de commencer, et je suis content qu'on puisse parler encore mieux de ces problèmes.

Les séries The Legend of Bold Riley, Dash, et A Waste of Time continueront toutes en 2015, et on a aussi des projets pour deux nouvelles anthologies pour cet été et cet automne, que je serai très heureux de partager avec tout le monde !

Lire en version originale


Si vous souhaitez découvrir le catalogue de Northwest Press, je vous invite à vous rendre sur le site de l'éditeur. Vous pouvez également lire leurs séries sur Comixology ici.

Merci à mon professeur d'anglais préféré, Toine Reynolds et, bien sûr, à Zan Christensen pour sa sympathie et d'avoir pris le temps de répondre aux questions.