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Interview de Marie-Paule Noël sur le métier de traductrice : "J’essaie de me battre pour qu’on soit plus reconnu·e·s"

Rencontre avec la traductrice de Alienated, Birthright et Sabrina l'Apprentie Sorcière afin de parler de son métier assez peu reconnu dans le monde de la BD.
Interview de Marie-Paule Noël sur le métier de traductrice : "J’essaie de me battre pour qu’on soit plus reconnu·e·s"
Photo : Chloé Vollmer-Lo - Image : Chris Wildgoose (BOOM! Studios) - Graphisme : Noisybear

Marie-Paule Noël est, selon ses propres termes, un couteau suisse freelance de la BD. Éditrice et traductrice freelance pour Delcourt, Glénat, et plus récemment HiComics avec qui elle signe la version française de l'un de nos chouchous de l'année dernière, Alienated de Si Spurrier, Chris Wildgoose et André May qui va paraître dans quelques jours.

En plus de ses activités dans l'industrie des comics, elle est militante féministe et est devenue chargée de projets autour des droits des femmes pour l'association The Ink Link qui produit des BDs engagées. Mais elle est aussi correctrice, pigiste...

Je fais mille trucs en même temps… ce qui me vaut de jongler toute la journée entre diverses missions, mais ça me stimule et je ne m’ennuie jamais !

Mais, c'est donc à l'occasion de la sortie de Alienated que nous nous sommes entretenus afin de parler du métier assez peu connu et/ou reconnu de traducteur·ice. De la manière de travailler aux droits d'auteurs, en passant par la difficulté de percer dans le métier et sa lessive, Marie-Paule en parle sans langue de bois.

L'interview a été accordée il y a quelques mois de ça, soit avant la polémique sur les traductions dans certains comics, et avant la tribune que Marie-Paule a signée sur Comicsblog qui a suivi. Etonnement, les propos ci-dessous montrent que le constat sur le manque de diversité dans la profession ne date pas d'hier.


Mighty! : Tout le monde a sa petite idée du métier de traductrice mais, il est fort probable qu’on ait du mal à deviner ce qu’il en est réellement. Du coup, est-ce que tu peux nous détailler un peu le travail, de l’arrivée de l'œuvre à traduire entre tes mains au rendu final ?

Marie-Paule Noël : Ça varie un peu selon les éditeurs. Mais le début est souvent le même : après m’être mise d’accord avec l’éditeur sur une date de rendu, je reçois les fichiers numériques (c’est rare qu’on ait les TPB ou les issues en papier), que je lis une première fois pour avoir une vue d’ensemble du titre. Parfois, je n’ai pas tous les épisodes dès le départ, car certains titres seront publiés très vite en VF après la parution en VO, et les fichiers sont encore en cours de prépa aux US, alors que j’ai déjà attaqué le début de la trad. Ce n’est pas très grave dans le sens où je fais une première traduction en mode “kilomètre” : je fais une première version sans me relire (juste les fautes). J’essaie de laisser poser un jour ou deux si j’ai le temps (parfois, tu vas avoir un titre à traduire en urgence), pour y revenir avec un œil plus neuf.

C’est pareil en écriture, je jette sur le papier les mots, et j’y reviens deux ou trois jours plus tard. Et là, j’attaque la réécriture / adaptation de mon premier jet (et c’est là que je vérifie la cohérence de nombreux points). J’échange souvent avec mon conjoint ou des potes traducteurs sur certains passages, car se relire soi-même est l’exercice le plus compliqué. Et pourtant, je passe certaines de mes journées à corriger des BD ! Une fois que la réécriture est bouclée, j’envoie à l’éditeur. Et c’est là que ça varie : chez certains, tu as rendu ton texte, tu fais ta note d’autrice et c’est bouclé pour toi ; chez d’autres, tu fais des allers-retours de corrections, soit avec le lettreur, soit avec l'assistant·e édito. Cette phase est la préparation de copie : corrections des fautes, des typos, échanges sur certains passages traduits, rajouts de traduction si j’ai oublié une bulle, etc. Et une fois cette partie achevée, l’œuvre part en fabrication, impression, et des mois plus tard, je reçois la VF.

La spécificité de la BD est que l’espace du texte dépend des phylactères. Est-ce que tu as un cahier des charges à respecter, de la part de l’auteur par exemple ?

Non, pas du tout. J’ai vu passer des cahiers des charges à respecter en manga, surtout sur les onomatopées, et je trouve que j’ai la chance d’être bien plus libre ! J’ai rarement des échanges avec les auteur·ices que je traduis, même s’il m’arrive parfois de leur envoyer un mail ou un DM pour leur demander s’iels voulaient bien dire ça dans une bulle.

 

Illustration de Alienated
Image : Alienated de Chris Wildgoose et André May (BOOM! Studios) - Traduction : Marie Paule Noël

Pour la taille du texte dans les phylactères, je ne passe pas mon temps à compter les signes… c’est au feeling. Tu le vois, de toute façon. Parfois, c’est compliqué quand t’as une micro bulle avec juste un “Hi!”... Tu apprends à trouver des astuces, c’est un peu chaud au tout début, mais une fois que t’es plongée dedans, ça devient un peu inné. Et je sais qu’au pire, si jamais une phrase était trop longue, les personnes qui me relisent recouperont si nécessaire. Les lettreurs laissent de toute façon les textes tels qu’ils ont été traduits, et c’est à l’assistant·e édito de faire la coupe finale. Je n’ai aucun problème avec les reformulations qui peuvent être faites sur les mots, c’est tout à fait normal (et ça a été mon job pendant plus de quatre ans chez Delcourt Comics).

J’imagine que tu dois travailler de très près avec le lettreur. Y a-t-il beaucoup d’échanges entre vous ?

Avec un seul lettreur, pour le moment. On peut se faire des allers-retours via les messageries instantanées, car on est souvent en mode speed pour boucler les albums quand ça arrive à cette étape-là. Mais je vais sans doute avoir pas mal d’échanges avec une autre lettreuse pour un futur projet dont je devrais bientôt attaquer la traduction, mais là, c’est un peu différent car c’est moi qui leur apporte le projet...

Raconte-nous quelle est la journée type de travail d’une traductrice.

Haha, comme n’importe quelle autre journée de travail, je dirais ?

Je bosse de chez moi quand je traduis (sinon je vais bosser en atelier, mais j’ai besoin de concentration assez poussée selon les textes), ce qui me permet de rester en tenue relax toute la journée ! Je me lève, je prends un petit-déj, j’essaie d’être un peu déconnectée encore à ce moment-là et de lire du papier (mais j’ai beaucoup de mal, passant ma journée à lire / relire), je regarde mes différents mails, mes messages, les réseaux sociaux, et je m’y mets. Je prends une pause déj’, il m’arrive de procrastiner en allant jouer avec mon chat-démon, de regarder comment mes plantes poussent, d’éventuellement lancer une machine à laver… mais en vrai, cette procrastination n’est pas inactive car je réfléchis au texte qui va sortir. Je réalise que je prends de plus en plus de temps de réflexion (souvent je traduis dans ma tête la nuit) avant de traduire un texte. J’essaie de m’astreindre à des horaires plutôt de bureau, genre 10 h - 19 h, et de ne bosser ni les soirs ni les week-ends. Sauf si rendu urgent.

Question bateau mais, selon toi, quelles sont les plus grandes qualités pour être une bonne traductrice ? (Hormis de parler la langue originale, bien évidemment)

Ah, c’est chaud comme question, c’est tellement subjectif le ressenti d’une bonne traduction ! Il faut bien évidemment maîtriser la langue, la culture liée à cette langue, savoir respecter le texte d’origine, les messages derrière le texte, ne pas faire de blagues datées ni déplacées (combien de fois suis-je sortie du texte en lisant une VF avec des vieux jeux de mots foireux ou injurieux envers l’auteur·ice !)... mais si je ne devais en retenir qu’une seule : le respect du texte d’origine.

Illustration de Alienated
Image : Alienated de Chris Wildgoose et André May (BOOM! Studios) - Traduction : Marie Paule Noël

Comment ça se fait que le nom du traducteur ou de la traductrice est mis en évidence sur les romans, alors que dans les comics, il faut parfois le chercher dans les petites lignes en fin de livre ?

Alors là, ce n’est pas à moi qu’il faut poser la question ! J’essaie de me battre (parmi mes autres luttes) pour qu’on soit plus reconnu·e·s, mais c’est un combat de longue haleine… et je ne me fais pas que des ami·e·s dans ce petit milieu, mais peu m’importe car si on dit oui à tout, on n’arrivera jamais à ce que ça change.

Petite anecdote “marrante” liée à la reconnaissance des auteur·ice·s de traduction (car oui, dans la loi française, nous sommes des auteur·ices) : un éditeur m’a proposé l’an dernier de travailler avec lui. J’étais contente, mais méfiante, car je savais que financièrement ce n’était pas le plus facile avec qui travailler. J’échange donc sur les conditions de rémunération avant de dire oui, et quand j’aborde le sujet des droits d’auteur, il me dit qu’ils n’en offrent pas. Je serais tombée de ma chaise si je n’avais pas été assise. Je lui demande donc des précisions et il me dit que “Contrairement au roman, ce n'est pas l'usage dans la profession.” J’ai juste ri en lisant sa réponse. Comment tu veux qu’on soit reconnu·e·s sur la couverture d’un comics comme étant l’auteur·ice d’une traduction, si déjà de base, on ne touche pas une rémunération correcte et respectueuse du droit d’auteur ?! J’ai dit merci, mais non merci. Cela dit, si tu lis des titres plus indé, publiés par des éditeurs plus indé, tu verras que les noms des traducteur·ice·s sont bien plus mis en avant que sur les titres plus identifiés comme “comics”...

Du coup, je me demande si le métier est reconnu à sa juste valeur. Peut-être qu’au sain de l’industrie c’est différent ?

C’est encore une fois tellement variable selon les éditeurs : certains nous mettent en avant, d’autres se mettent eux-mêmes en avant. À chaque fois que j’ouvre un comics, la première chose que je fais, c’est d’aller voir qui a traduit. Parfois, c’est dur de trouver dans les crédits écrits en taille 5… J’imagine que c’est quand même reconnu à sa juste valeur par moments, mais je vois assez peu de discussions sur les personnes qui traduisent (en vrai, je ne lis pas trop les échanges sur le web sur les trad, donc je peux me planter).

Illustration de Alienated
Image : Alienated de Chris Wildgoose et André May (BOOM! Studios) - Traduction : Marie Paule Noël

Cela dit, si un texte est un peu d’envergure ou a un gros potentiel commercial, les éditeurs ont tendance à aller chercher des noms de gens qui ne sont pas forcément dans leur “pool” de traducteurs. D’ailleurs, cette pratique de “pool” est compliquée quand tu te lances, car l’éditeur te répondra souvent qu’il ne va pas déshabiller Paul pour habiller Jacques. Et si tu as pignon sur rue, tu seras plus facilement approché·e qu’un·e autre moins “vue” (ce qui ne veut pas dire que la qualité de ta traduction sera meilleure...). Ce qui est dommage, car certains textes auraient mérité d’être traduits par des personnes soit plus engagées soit plus concernées par ce qui est dit derrière l’histoire. Ils ne sont pas mauvais en l’état, mais tu sens que certains petits points ont été un peu minimisés ou mal appréhendés. En tout cas, je trouve que c’est intéressant et important de parler régulièrement avec tes client·e·s pour échanger sur le travail fait, pour continuer à toujours progresser.

Et si une œuvre que tu as traduite, par exemple Birthright, change d’éditeur et est rééditée, comment se passe la traduction : on te demande le droit d’utiliser la tienne, ou appartient-elle à l’éditeur ?

Cela dépend du contrat que tu signes, mais en général, je cède les droits de mon texte à l’éditeur, qui le cèdera (contre une somme négociée) au nouvel éditeur qui rachètera les droits. Normalement, tu dois être informé·e de ce changement d’éditeur. Surtout si ce dernier compte changer des clauses ou des pourcentages de tes droits d’auteur.

Dernière question : qu’est-ce que tu écoutes comme musique en travaillant ?

Que de la musique sans texte, car sinon impossible de me concentrer. Très souvent, j’écoute de la musique électro et des bandes originales. Là, par exemple, en te répondant, j’écoute la BO de la série Watchmen, car j’aime bien le boulot de Trent Reznor et d’Atticus Ross. La musique permet d’approfondir ma concentration (par exemple, avec la musique, je peux bosser dans le métro parisien…).