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The Multiversity: Pax Americana #1

Me voici face à ma feuille blanche en train de me préparer à un exercice difficile, chroniquer The Multiversity: Pax Americana  #1 de Grant Morrison. Dans ce tie-in à The Multiversity, le scénariste retrouve son ami Frank Quitely qui lui donne la chance d'être quasi omnipotent et il se fait plaisir sous fond d'hommage à Watchmen et aux publications de Charlton Comics. Mais tout cela est lié...

Impossible de ne pas se tirer les cheveux (et je n'en ai pas beaucoup) en lisant cet épisode de The Multiversity, et il est difficile de revenir dessus après la lecture pour analyser ou tenter de comprendre ce que l'on a lu tellement c'est dense. Pourtant, tout est expliqué dans la narration particulière de l'épisode.  Mais encore faut-il comprendre l'explication puisqu'elle est donnée sous forme de filigrane via un personnage énigmatique, The Question. Mais pour comprendre tout il faut aussi comprendre le contexte.

Lorsque Alan Moore et Dave Gibbons commencèrent à travailler sur ce qui allait devenir Watchmen, ils utilisaient les personnages de publications de Charlton Comics. Ce sont les personnages de cet éditeur qui peuplent Earth-4 (la Terre de ce one-shot de The Multiversity) :  Blue Beetle (Nite Owl), The Question (Rorschach), Captain Atom (Dr Manhattan), Peacemaker (The Comedian), Nightshade (Silk Spectre) et Peter Cannon (Ozymandias). Mais dès le début, cela se passe différemment. Nous assistons à un assassinat à rebrousse-temps pour signifier l'inversion avec le récit auquel Morrison rend hommage. En effet, ici, The Comedian assassine Ozymandias devenu Président de la Pax Americana. Même ce nom est un hommage à Watchmen puisqu'il fait référence à l'époque romaine dont s'inspire le physique de Ozymandias dans le récit de Moore.

Avec cette introduction, Morrison marque la différence. Cela va aussi avec la fameuse composition de Gibbons en 9 cases par page. Le scénariste demande à Quitely de découper ses pages en 8 cases obtenant une symétrie parfaite (et il joue avec). Mais alors que dans l'oeuvre de Moore, cela était une contrainte narrative qu'ils s'imposaient pour mieux maîtriser le flot de lecture, dans Pax Americana, il s'agit d'un élément narratif à proprement parler. En effet, la structure fait référence à l'Algorithme 8 qui est la base de l'univers de la Terre-4. En effet, l'univers des Terres de The Multiversity semblent n'exister que dans les bandes-dessinées. Donc si celle-ci est décomposée en 8 cases identiques, l'univers repose également sur ce principe (vous me suivez ?).

Le 8 fait également référence à la théorie de Clare W. Graves et expliquée par Don Beck et Chris Cowan qu'ils nomment la "spirale dynamique" qui explique l'évolution de l'humanité par un comportement qui s'adapte à son environnement en utilisant des "valeurs" représentées par des couleurs : beige, pourpre, rouge, bleu, orange, vert, turquoise et jaune. Ces "cycles" sont présents dans le récit et sont indiqués par la colorisation des panels. Quant à l'adaptation à l'environnement, il est représenté par les cases (formant une grille de 8 donc) qui peuvent se diviser ou s'associer en fonction des besoins du scénario. Bref, je vous invite à lire cet article (en anglais) très détaillé pour mieux comprendre le principe du récit et comment Morrison met en scène tout ça.

Si vous aviez déjà mal au crâne, le scénariste écossais nous achève pourtant en jouant avec les échelles de temps qui n'existent pas. En effet, le présent, le passé et le futur se croisent. Et, j'ai presque l'impression qu'il y a une 4ème époque avec les scènes de The Question. En tous cas, ce changement d'époque est très subtile et amène le lecteur à relire les pages plusieurs fois dans plusieurs sens pour comprendre. Les changements de temps ne reposent parfois que par l'éclairage de la scène ou par la position d'une statue ou par le changement de Président de Pax Americana.

Malgré toute cette torture mentale que nous inflige Grant Morrison, j'ai rarement pris un tel plaisir à lire une BD. Parce que c'est une oeuvre qui est intelligente mais qui ne rabaisse pas le lecteur. Elle est faite pour être lue et puis relue et même si le tout reste flou et compliqué, on essaie de voir le lien avec The Multiversity - dont on retrouve les schémas.

En tout cas, tout ce récit aurait été impossible sans un dessinateur de talent. On le sait Quitely est incroyable et le voir sur un titre comme Jupiter's Legacy de Mark Millar ne mettait pas forcément son talent de composition en avant. Ici, Morrison en abuse, en faisant en sorte qu'on lise les pages en diagonales, de droite à gauche et inversement,  en suivant un escalier en colimaçon en dessinant un 8 du regard pour voir s'il n'est pas caché un indice. Oui, tout dans ce bouquin rend fou !

The-Multiversity-Pax-Americana-001-CoverThe Multiversity: Pax Americana #1

DC Comics • "In Which We Burn" par Grant Morrison & Frank Quitely • $3.99
Voici un o.v.n.i. qui a dû venir à bout de nombreux lecteurs et même les plus patients ne sont pas sûrs de ce qu'ils ont lu. Je n'en suis pas sûr, non plus. En tout cas cette exploration de Watchmen via Charlston Comics (ou l'inverse) est intéressante et amène de nombreuses idées sur la narration et la perception. Une histoire qui ne laisse pas insensible !